CreaComp Référentiel de littératie numérique créative

Le cadre

Fondements, principes et méthode

Ce que le référentiel décrit, sur quels principes il repose, comment il s'organise, comment il s'évalue et où en est sa validation.

Une bibliothèque contemporaine baignée de lumière.
Sylvia Yang Unsplash

La littératie numérique créative

La littératie numérique créative désigne l'ensemble des connaissances, des savoir-faire et des dispositions permettant à une personne de recevoir de manière critique, de comprendre, d'imaginer, de fabriquer, de diffuser et de valoriser des contenus et des projets dans les environnements numériques — de façon autonome, éthique et durable.

Comme la lecture, l'écriture et le calcul l'ont été pour la civilisation de l'imprimé, elle constitue un socle : un ensemble de savoirs que la société a intérêt à voir partagés par le plus grand nombre, cartographiables, observables et mesurables par niveaux — sans que quiconque soit censé en maîtriser l'intégralité. CreaComp en est la cartographie.

La thèse : une architecture intégrée

CreaComp propose un cadre intégré décrivant la capacité d'un individu à comprendre les environnements numériques, à y créer de manière intentionnelle, à transformer ses idées en réalisations, à interagir avec des communautés et à développer une autonomie durable autour de ses productions.

Prise isolément, aucune de ces dimensions n'est inédite, et le référentiel ne prétend pas l'inverse. La recherche et l'évaluation de l'information, la compréhension des plateformes et de l'intelligence artificielle, la créativité, la production numérique, la collaboration, le développement d'audience, la conduite de projet, l'entrepreneuriat, la propriété intellectuelle et la création de valeur sont déjà décrits ailleurs — par DigComp, par EntreComp, par l'éducation aux médias et à l'information, par les travaux sur la créativité, par divers modèles de compétences numériques.

L'originalité de CreaComp tient à son architecture d'ensemble, non à chacune de ses composantes prises séparément. Il rassemble dans un même modèle, avec une grammaire de niveaux commune et des preuves d'évaluation homogènes, des dimensions habituellement étudiées et évaluées séparément. C'est cette intégration qui se défend, et c'est elle que la validation empirique doit mettre à l'épreuve.

Littératie et agentivité : une distinction à construire

Dans son usage scientifique classique, une littératie désigne un ensemble de connaissances et de capacités permettant de comprendre, d'interpréter, d'utiliser et de produire des formes d'information et de communication. Les rubriques S'informer, Analyser, Créer, et une partie de Faire, entrent sans difficulté dans cette définition : elles décrivent une lecture et une production de formes.

La difficulté commence avec les rubriques d'aval. Négocier un accord, conduire un projet, éprouver un modèle économique, développer une activité, se constituer des ressources indépendantes des plateformes, organiser un collectif : ces capacités débordent la notion classique de littératie. Les nommer ainsi étirerait le mot jusqu'à lui faire perdre sa précision, et c'est précisément la précision qui fait sa valeur scientifique.

Une notion plus large permettrait de tenir l'ensemble : l'agentivité créative numérique — digital creative agency dans les publications anglophones. L'agentivité désigne la capacité d'une personne à agir intentionnellement sur son environnement plutôt qu'à le subir. Appliquée au numérique, elle recouvre le fait de comprendre les systèmes, d'y prendre des décisions éclairées, de créer, de transformer ces créations en actions concrètes et d'en tirer une forme d'autonomie.

L'articulation entre les deux notions est simple, et c'est ce qui la rend féconde : la littératie permet de comprendre et de produire ; l'agentivité permet d'agir, d'organiser et de transformer. La littératie numérique créative devient alors l'un des fondements de l'agentivité créative numérique, non son équivalent.

Cette distinction est une piste de travail, développée dans les travaux scientifiques qui accompagnent le référentiel ; elle ne modifie pas la terminologie publique du projet. CreaComp reste le référentiel de littératie numérique créative, et le restera pendant que la notion d'agentivité se construit : l'objectif est d'ajouter de la profondeur théorique, non de renommer le cadre au fil de ses hypothèses.

De l'économie de l'attention à l'économie de l'intention

L'économie numérique dominante capture l'attention : elle optimise le temps passé, l'engagement réflexe, la consommation subie. CreaComp défend un basculement : passer d'une économie de l'attention, où les personnes sont la ressource extraite, à une économie de l'intention, où elles redeviennent les auteurs — de ce qu'elles consultent, de ce qu'elles créent, de ce qu'elles construisent.

Chaque rubrique du référentiel peut se relire à travers ce basculement : comprendre les algorithmes non pour les flatter mais pour choisir ce qu'on nourrit ; construire une communauté qu'on possède plutôt qu'une audience qu'on loue ; créer avec l'IA en dirigeant, plutôt qu'en déléguant son jugement.

L'ère des créateurs et le déplacement de la valeur

L'intelligence artificielle générative a effondré le coût de la production : un texte correct, un visuel propre, une vidéo montée sont en passe de devenir universellement accessibles. Ce qui se banalise se dévalue ; la valeur se déplace vers les deux extrémités de la chaîne créative. En amont : le regard — savoir quoi créer, pourquoi, avec quel point de vue. En aval : la relation — la confiance, la communauté, la capacité à transformer l'attention reçue en actifs possédés.

Cette lecture ne modifie pas l'architecture du référentiel, qui demeure une cartographie complète ; elle en constitue la clé de lecture : elle explique pourquoi les rubriques d'amont (S'informer, Analyser, Créer) et d'aval (Collaborer, Rentabiliser) pèsent autant que la fabrication elle-même.

Les sept principes directeurs

  1. P1

    Une cartographie, non un programme

    CreaComp décrit et permet d'évaluer des savoirs ; il ne prescrit ni parcours, ni méthode, ni contenu de formation. Toute ingénierie pédagogique peut s'y adosser ; aucune n'en découle mécaniquement.

  2. P2

    Universalité d'entrée

    Chaque compétence est accessible dès le niveau Découverte à un collégien équipé d'un simple smartphone. C'est la règle d'or de calibrage du référentiel : aucun descripteur de niveau 1 ne présuppose de matériel professionnel, d'audience existante ou d'activité établie.

  3. P3

    Nul n'est censé tout maîtriser

    Le référentiel cartographie un territoire ; chacun y dessine son profil. Il n'existe ni hiérarchie entre rubriques, ni ordre imposé de progression : un même individu peut être expert d'une compétence et débutant d'une autre.

  4. P4

    Des descripteurs observables

    Chaque niveau de chaque compétence est décrit par ce que la personne est capable de faire, vérifiable par un évaluateur tiers, et assorti d'une preuve d'évaluation concrète. Le référentiel ne mesure ni intentions, ni connaissances déclaratives isolées.

  5. P5

    Des preuves de création, jamais de questionnaires

    Un référentiel de créateurs s'évalue par des artefacts : contenus publiés, projets menés, dispositifs construits, accompagnés d'une analyse réflexive. Le portfolio de preuves est l'instrument central de la validation.

  6. P6

    Longévité par le jugement

    Aucun descripteur ne nomme un logiciel, une plateforme ou un modèle : le référentiel décrit des capacités de jugement, de direction et de méthode, qui survivent au renouvellement permanent des outils.

  7. P7

    Un périmètre délibérément resserré

    CreaComp traite du versant créatif et n'y mêle rien d'autre : la sécurité des comptes, la protection défensive des données personnelles et la bureautique en sont délibérément exclues. Elles relèvent d'une littératie numérique générale, que ce référentiel suppose acquise pour aller plus loin qu'elle.

L'architecture

Le référentiel s'organise en sept rubriques d'action — nommées par des verbes — regroupant chacune quatre compétences, traversées par trois fils transversaux. Chaque compétence est décrite à quatre niveaux, soit 124 descripteurs observables (28 compétences et 3 fils, multipliés par 4 niveaux), chacun assorti d'une preuve d'évaluation.

Rubrique Objet Compétences
1 S'INFORMER Recevoir, évaluer et organiser l'information et les cultures numériques 1.1 · 1.2 · 1.3 · 1.4
2 ANALYSER Comprendre les systèmes qui distribuent, mesurent et génèrent les contenus 2.1 · 2.2 · 2.3 · 2.4
3 CRÉER Imaginer, concevoir et donner une forme singulière à une intention 3.1 · 3.2 · 3.3 · 3.4
4 FAIRE Fabriquer, augmenter et publier avec un niveau de qualité conscient 4.1 · 4.2 · 4.3 · 4.4
5 COLLABORER Créer avec les autres et construire des relations de confiance 5.1 · 5.2 · 5.3 · 5.4
6 ENTREPRENDRE Transformer une idée en projet qui existe 6.1 · 6.2 · 6.3 · 6.4
7 RENTABILISER Transformer un projet créatif en économie et en actifs durables 7.1 · 7.2 · 7.3 · 7.4
Fils transversaux Discerner (Éthique et responsabilité créative) · Durer (Énergie, attention et santé créative) · Se réinventer (Apprendre, désapprendre, pivoter) T1 · T2 · T3

La grammaire des quatre niveaux

Les niveaux décrivent des postures, non des âges : ils s'appliquent identiquement à toutes les compétences, ce qui donne au référentiel sa cohérence interne. Les repères scolaires sont indicatifs.

Ils suivent un axe unique — l'autonomie, la complexité des situations traitées, la capacité à orchestrer. On passe d'une pratique guidée à une pratique autonome dans des situations familières, puis à l'adaptation et à l'arbitrage dans des situations complexes, enfin à la conception de systèmes : articuler plusieurs compétences, décider dans l'incertitude, et le cas échéant augmenter la capacité d'un collectif.

Ce n'est donc pas une échelle du « je sais faire de mieux en mieux ». Elle ne confond pas non plus la maîtrise d'une compétence avec la capacité à l'enseigner : un excellent créateur peut n'être pas pédagogue, et aucun descripteur de niveau Orchestration n'exige de former qui que ce soit. Là où un collectif apparaît, c'est que la compétence elle-même porte sur le travail collectif.

  1. N1

    Découverte

    Je pratique avec un guidage : consigne, modèle ou accompagnement.

    Niveau
    Collège · grand débutant
  2. N2

    Application

    Je pratique seul dans des situations familières.

    Niveau
    Lycée · débutant avancé
  3. N3

    Adaptation

    J'adapte et j'arbitre dans des situations complexes ou nouvelles.

    Niveau
    Post-bac · professionnel junior
  4. N4

    Orchestration

    Je conçois des systèmes, j'articule plusieurs compétences et je décide dans l'incertitude.

    Niveau
    Professionnel confirmé

Règle d'or : tout descripteur de niveau Découverte est atteignable par un collégien équipé d'un simple smartphone. Cette règle garantit que le référentiel couvre réellement l'ensemble des publics, du collège au monde professionnel.

Méthodologie d'évaluation

La preuve de création

Une compétence est validée à un niveau donné lorsque la personne produit la preuve d'évaluation correspondante — un artefact réel : contenu publié, projet mené, dispositif construit, analyse rédigée — accompagnée d'une analyse réflexive courte (ce que j'ai fait, pourquoi, ce que j'en retiens), et que cette preuve est vérifiée par un évaluateur tiers au regard du descripteur. La validation d'un niveau emporte celle des niveaux inférieurs de la même compétence.

Le portfolio

L'instrument central est le portfolio de preuves : un même artefact peut attester plusieurs compétences — une série vidéo publiée peut prouver 3.3, 4.1 et 4.4 simultanément — et le portfolio dessine le profil de littératie de la personne, jamais un score global, toujours une cartographie individuelle. Le référentiel ne produit ni moyenne, ni note agrégée : additionner des compétences hétérogènes n'aurait aucun sens.

Exigences de validité

Pour prétendre à un usage scientifique et certifiant, une évaluation adossée à CreaComp devrait respecter trois exigences : la vérifiabilité (tout descripteur s'observe sur la preuve produite, sans interprétation extensive), la fidélité inter-évaluateurs (deux évaluateurs formés parviennent au même verdict sur la même preuve) et la traçabilité (chaque validation référence la preuve, la date et l'évaluateur). Ces exigences décrivent la méthode visée, non un résultat acquis : le protocole de validation empirique qui doit les établir — étude pilote sur cohortes réelles, mesure d'accord inter-juges, révision des descripteurs ambigus — reste à conduire, et il est décrit au chapitre suivant.

Statut scientifique et validation

CreaComp 1.0 est un modèle théorique et opérationnel. Sa validité empirique n'est pas encore établie, et le référentiel le dit plutôt que de le laisser supposer.

Dans son état actuel, CreaComp est un référentiel ouvert en cours de développement et de validation scientifique. Sa construction — le choix des sept rubriques, le découpage en trente et une entrées, la grammaire des quatre niveaux, la rédaction des cent vingt-quatre descripteurs — procède d'un travail d'analyse et de comparaison avec les cadres existants, conduit selon les sept principes directeurs énoncés plus haut. Aucune étude n'en a en revanche encore mesuré le comportement sur des cohortes réelles.

Distinguer la proposition théorique de sa validation empirique n'est pas une précaution de façade : c'est ce qui rend le référentiel discutable, critiquable, testable et corrigible. Un cadre qui se présenterait comme déjà validé n'offrirait aucune prise à la critique et n'aurait rien à gagner d'une étude qui lui donnerait tort.

Six fronts de validation

Valider un référentiel n'est pas une opération unique mais une série de questions distinctes, auxquelles répondent des protocoles différents. Voici celles qui attendent CreaComp, dans l'ordre où elles se posent.

  1. 01

    Pertinence des dimensions

    Les sept rubriques et les trente et une entrées recouvrent-elles ce que font réellement les personnes qui créent en ligne, sans angle mort majeur ni catégorie superflue ? La réponse se cherche auprès de praticiens et d'experts du domaine, en confrontant le modèle à leur activité réelle.

  2. 02

    Clarté des descripteurs

    Chaque descripteur est-il compris de la même façon par des lecteurs différents ? Un descripteur ambigu produit des évaluations incomparables ; le repérer et le reformuler est le premier travail de révision.

  3. 03

    Cohérence des niveaux

    La progression Découverte → Application → Adaptation → Orchestration décrit-elle un ordre réel de difficulté, identique d'une compétence à l'autre ? Un niveau devrait être atteint après celui qui le précède, et rarement l'inverse.

  4. 04

    Accord entre évaluateurs

    Deux évaluateurs formés, examinant la même preuve au regard du même descripteur, parviennent-ils au même verdict ? C'est la fidélité inter-juges : elle ne se décrète pas, elle se mesure.

  5. 05

    Pouvoir de discrimination

    Le référentiel sépare-t-il effectivement des profils de maîtrise différents, ou range-t-il tout le monde au même endroit ? Un cadre qui ne distingue rien ne décrit rien.

  6. 06

    Utilité en contexte

    Le cadre change-t-il quelque chose pour ceux qui s'en servent — concevoir une progression, évaluer un travail, lire sa propre pratique ? C'est une validité d'usage, distincte de la validité de construction, et elle s'observe en situation éducative ou professionnelle.

En conséquence, la version 1.0 ne se présente ni comme un référentiel validé scientifiquement, ni comme une mesure fiable, ni comme un standard, et elle ne fonde aucune certification. Ces qualifications seront employées lorsque les études correspondantes auront été conduites — et le référentiel indiquera alors lesquelles, sur quelles données, avec quels résultats.

Périmètre : ce que CreaComp n'inclut pas

CreaComp est un référentiel neuf, bâti sur son propre objet : la littératie numérique créative. Il ne prolonge pas un cadre existant et ne s'y subordonne pas. Les référentiels européens de compétences — DigComp pour la compétence numérique du citoyen, EntreComp pour la compétence entrepreneuriale — en ont été l'inspiration et la base de travail, et ils en restent le complément naturel. Les recouvrements avec eux sont réels et assumés : ce qui distingue CreaComp n'est pas d'aborder des dimensions que nul n'aurait décrites, mais de les articuler dans un même modèle.

Ce que CreaComp exclut délibérément, il l'exclut donc par choix de périmètre, non par renvoi à une autorité extérieure. N'y figurent ni la sécurité des équipements et des comptes, ni la protection défensive des données personnelles, ni la résolution de problèmes techniques, ni la bureautique et la communication administrative. Ces acquis relèvent d'une littératie numérique générale, largement outillée ailleurs, et les dupliquer aurait dilué le propos. CreaComp les suppose disponibles et traite exclusivement du versant créatif : comprendre les systèmes, concevoir, fabriquer, adresser, entreprendre, valoriser.

Trois points de contact avec la littératie numérique générale méritent d'être explicités, parce que CreaComp y va plus loin qu'elle. La compétence 1.2 (fiabilité et manipulation) pousse la lecture critique jusqu'à la détection des contenus synthétiques et des techniques d'influence propres aux espaces de création. La compétence 5.3 (conduite en ligne) va jusqu'à la modération et à la gestion publique de la critique. La compétence 7.4 (actifs indépendants) traite les données sous un angle patrimonial — posséder son audience et ses contenus — là où l'approche défensive habituelle s'arrête à leur protection.

Enfin, l'éducation aux médias et à l'information (EMI), inscrite dans les programmes scolaires français, trouve dans la rubrique S'informer son prolongement naturel : CreaComp offre aux enseignants d'EMI une trajectoire qui mène de la réception critique — leur territoire — vers la création assumée, qui est le sien.

Le référentiel Utiliser & citer